Hécate est probablement la Déesse la plus populaire lorsqu'il est question de sorcellerie. Figure pourtant discrète dans le panthéon hellénique, elle fascine autant qu'elle effraie et même aujourd'hui, ses dévots sont légion. Il est toutefois difficile de se faire une idée de la complexité et de la richesse symbolique de cette déesse en dehors de quelques livres pas trop "fluffy" et des sources universitaires. Les témoignages de praticiens sérieux qui travaillent avec elles dans le cadre de la pratique sont rares, mais d'une grande richesse. Et j'ai le plaisir de vous en présenter trois, venant de pratiquants de la sorcellerie sérieux et crédibles.


Un petit conseil : Jettez un coup d'oeil à ma liste des livres indispensables dans la spiritualité et la pratique magique (cliquez ici).

Cet article se compose de trois interviews successives, où les invités répondent aux mêmes questions sans avoir eu la possibilité de lire la réponse des autres. Cela permet de mettre en lumière la richesse des points de vue, les similarités, mais aussi les différences, qui je l'espère, donneront une perspective plus complète des différents visages de la Déesse.

Déesse Hécate

Vision d'Athénos

Bonjour Athénos, pourrais-tu te présenter en quelques lignes ? Ton parcours, tes pratiques magiques, la tradition dont laquelle tu es la plus proche ?

Bonjour, je m’appelle Athénos Ashango, j’ai 45 ans et on peut dire que ça fait 33 ans que j’évolue dans le milieu de “l’ésotérisme” et du magique. Je pourrais faire l’apologie de tous mes titres initiatiques ronflants que j’ai reçus selon les traditions magiques et sorcières auxquelles j’ai appartenu, mais tout ça pour moi n’est que vantardise et poudre aux yeux pour flatter son propre ego. Je me résumerai donc à un simple praticien spirituel ou sorcier au choix. Mes traditions et les pratiques magiques qui en découlent sont donc extrêmement variées, elles passent de la sorcellerie traditionnelle de campagne en passant par la Wicca trad, le hoodoo, le vaudou haïtien et la goétie sacrée. Pour l’instant, je dois dire que je me sens particulièrement proche du vaudou haïtien et de la goétie sacrée. 

Note de Victor Grouchko : Athénos a lancé récemment une nouvelle boutique sur Metz (Au-delà des mondes) ainsi qu'un autre site où il propose des services d'autels (des rituels sorciers). Je mentionne aussi sa chaîne YouTube remplie de vidéos "cash" sur la sorcellerie que je vous conseille de visionner.

Hécate est souvent décrite comme une divinité tricéphale, qui représente pour certains les trois phases de la Lune simultanément (une trinité), tandis que d’autres la considèrent associée uniquement à la Nouvelle lune ou encore la Lune Noire, aux côtés de Séléné et d’Artémis. Qu’en penses-tu ? Ces visions sont-elles incompatibles ?

Je vais parler uniquement de ma propre vision des choses, car pour moi, même s’il y a une base commune (historique, anthropologique, …), chacun développe sa propre liturgie et ses propres croyances dans l’évolution de son chemin initiatique avec la divinité. Pour moi, Hécate revêt une quadruple forme, ce qui change énormément de la vision habituelle que l’on a d’elle, à la fois déesse des enfers, de la terre, de la mer et du ciel, vierge guerrière, mère aimante, aïeule pleine de sagesse et enfin porteuse de mort. Hécate, à mon avis, est beaucoup plus complexe qu’on ne le pense et ne doit pas être réduite à une simple manifestation tricéphale.

Pourrais-tu nous dire quels sont pour toi les principaux attributs et symboles d’Hécate ? Pourquoi nos anciens la vénéraient et nous la vénérons aujourd’hui ?

Pour moi, les attributs d’Hécate sont naturellement le carrefour, le trident, la clé, le sang et le thym. Tu me demandes pourquoi nos anciens la vénéraient, je pourrais te donner le point de vue de nombreux historiens et des réflexions anthropologiques qui ont été émises par les découvertes archéologiques, mais pour moi, cela ne nous donnera jamais le véritable pourquoi de ce culte et même si on parle de son culte actuel, est-il vraiment important de se poser la question ? Pour moi, tout cela n’est que de la masturbation intellectuelle qui n’a aucune importance. 

Si Hécate est aujourd’hui une figure iconique du panthéon hellénique, autrefois elle semblait un peu à part. Zeus la considérait avec grand respect en lui laissant des prérogatives très importantes, ce qui est assez troublant au regard de son côté impérieux. Peux-tu nous éclairer sur le sujet ?

En premier lieu, n’oublions pas que Hécate est une Titane qui, de mémoire, est l’une des rares à être restée neutre pendant la Titanomachie et qui a juré allégeance à Zeus ensuite. Quoique personnellement je perçois cette allégeance comme une réaction typiquement “hécatienne” (foutez-moi la paix et jouez aux dieux de votre côté sans m’impliquer dans vos histoires).

Hécate est très populaire dans le renouveau de la sorcellerie aujourd’hui. La vision de la déesse défendue sur internet ou dans certains livres te semble-t-elle crédible ? Y a-t-il des considérations qui te semblent peu à propos à son sujet ?

Je pense que ce que beaucoup n’ont pas perçu dans Hécate, c’est qu’elle est une déesse terrible qui peut tout aussi bien bénir (quand elle le souhaite) qu’arracher la tête de celui ou celle qui insiste un peu trop auprès d’elle. 

La vision ultra-dark ou méga cool, voire rebelle, que certains voient en elle n’est que le reflet de ce qu’ils voudraient avoir. Ils comblent leur frustration par une adhésion à un culte “fluffy-bunny” qui correspond malheureusement à une édulcoration de la déesse, occultant totalement ses parties sombres et sanglantes. N’oublions pas que dans le royaume des morts, Hécate règne sur les morts malfaisants, ceux qui sont morts trop tôt d’une mort violente, les suicidés, enfants mort-nés, mais également sur le peuple de la nuit (vampires, stryges, l’Empuse et j’en passe), elle est maîtresse de toutes les sorcelleries, aucune magie ne lui est étrangère, de la plus simple à la plus horrible des nécromancies. De plus, Hécate ne se déplace jamais auprès des mortels. Sa magie et son culte passent par les morts en souffrance qui lui portent les demandes de ses dévots, ce qui est loin d’être un chemin initiatique sans embûches.

Personnellement, je pense que la déesse n’en a absolument rien à faire des considérations et doléances des mortels. Alors, prier Hécate pour faire revenir son amour disparu ou faire fructifier son commerce, n’en parlons même pas. Devenir prêtre(sse) d’Hécate est l’oeuvre de toute une vie, c’est un sacerdoce ininterrompu, tout en sachant que la déesse demande énormément et toujours plus donc inutile de venir verser des larmes de crocodile. Si cela se passe mal, on vous aura prévenu.

Si tu le veux bien, accepterais-tu de nous parler de ta relation avec la déesse Hécate ? Pourquoi t’es-tu intéressé à elle ? Que t’as apporté le travail avec elle ?

Ma relation avec Hécate a commencé quand j’avais 19 ans, quand l’Antistita (sacerdoce d’Hécate) Nahéma Nephtys m’a emmené voir à travers les grilles qui protégeaient le temple de la déesse. Elle voulait me montrer son terrible pouvoir, pensant très certainement me “refroidir”. Bien au contraire, cela a été une révélation avec pour but de devenir son dévot. 

J’ai donc passé plusieurs années à apprendre la goétie sacrée qui (je le dis tout de suite) n’a absolument rien à voir avec la démonologie actuelle ou avec la sorcellerie pseudo-sataniste. On apprend à servir la déesse, à lui rendre hommage à travers son culte et ses fêtes sacrées, apprendre la “Voix mâ-khrôon” (désigne quelqu’un qui a la juste voix) et développer une goétie quasi théurgique même je dirais. 

D’ailleurs, le terme “théurgie” pour parler de magie tournée vers le bien de même que le terme “goétie” pour parler d’une magie tournée vers le mal est une aberration. Point de concept moral en tout cela. On développe au fur et à mesure du temps cette relation qui nous permet parfois de pouvoir faire certaines demandes sans devoir utiliser tout l’appareillage habituel du sorcier. 

La relation que j’ai avec Hécate continue à se développer, à évoluer et ce n’est pas près de s’arrêter. Après, si je dois parler de ce qui a changé dans ma pratique avec Hécate, c’est d’arrêter une bonne fois pour toutes de vouloir absolument m’inspirer de ce que faisaient les anciens. 

Même si c’est une très bonne source d’inspiration, nécessaire quand on commence avec la Dame, rester sur cette ligne de conduite me semble réducteur et nous bloque dans notre relation “personnelle” avec la déesse. Nul besoin de se justifier à travers des defixio, papyrus magiques ou autres comme si nous avions besoin d’un soutien dans notre démarche, un cadre “tangible et authentique”, quelque chose qui fasse sérieux et consciencieux, en gros quelque chose de codifié. Encore une fois, je le redis, s’en inspirer, c’est bien et c’est une démarche tout à fait logique, mais sans oublier aussi ce côté “guidé par les dieux” que d’ailleurs, les grecs connaissaient bien, le Sêmion (le signe venu des dieux).

Le culte d’Hécate est également un culte de catharsis qui nécessite un renversement de nos propres valeurs ainsi qu’un allogénisme fondamental.

Aurais-tu des conseils à donner aux débutants ou moins débutants qui aimeraient travailler avec Hécate ?

Ne travaillez pas avec Hécate et ne vous approchez pas. Fuyez, pauvres fous !! 
Non, bien sûr je plaisante. 

Je conseille à tous ceux qui désirent s’intéresser à elle de commencer à fouiller, non pas dans les livres ésotérique en premier lieu, mais plutôt les livres historiques, archéologiques, les travaux universitaires, etc. 

Ils vont directement plonger la personne dans une toute petite partie de son culte dans l’Antiquité (ce qui ne veut pas dire juste lire 3 pages sur Internet …). Ainsi, la personne pourra ensuite lire des livres plus spécialisés dans l’occulte qui en parle, articles de ses différents dévots et leurs manières dont ils l’approchent pour ensuite s’en inspirer et commencer leur parcours. Mon dernier conseil serait, fuyez les personnes qui vous disent détenir la vérité absolue. Personne ne l’a. Nous avons tous une relation personnelle avec la déesse. Elle est unique et vous l’êtes aussi, donc comment voulez-vous que votre culte soit le même que les autres ?

Déesse Hécate

Vision d'Astérion

Bonjour Astérion, pourrais-tu te présenter en quelques lignes ? Ton parcours, tes pratiques magiques, la tradition dont laquelle tu es la plus proche ?

Bonjour Victor, merci de me permettre de prendre la parole. 

On me nomme Astérion Sesthis dans le milieu de « l’ésotérisme », je pratique et évolue dans le domaine de la magie depuis 11 ans. Initié à ma majorité,je me définirais comme étant un simple « Sorcier » ni plus, ni moins. Mes traditions de prédilections sont le Satanisme, la Goétie, la Magie Hécatéenne, la Magie Séthienne, la Nécromancie et la Théurgie entre autres choses. À l’heure actuelle, je me sens très proche de l’hermétisme, de l’Alchimie et de la Spagyrie.

Note de Victor Grouchko : Asthérion propose des prestations de voyance sorcière, à mi-chemin entre la divination traditionnelle et la pratique rituelle, ce qui est rare dans le milieu. Vous pouvez en savoir plus sur son site internet.

Hécate est souvent décrite comme une divinité tricéphale, qui représente pour certains les trois phases de la Lune simultanément (une trinité), tandis que d’autres la considèrent associée uniquement à la Nouvelle lune ou encore la Lune Noire, aux côtés de Séléné et d’Artémis. Qu’en penses-tu ? Ces visions sont-elles incompatibles ?

Pour ma part, ces deux visions se valent d’un point de vue symbolique et pratique. 

Je m’explique. Hécate est indubitablement lunaire et chtonienne dans nombre de ses aspects, l’assimilation aux trois aspect lunaires m’est apparu pour la première fois dans mes recherches, alors assimilée en Wicca éclectique comme un avatar de “la déesse mère”. Symbolisée par les trois croissants lunaires, désignant les trois aspects de la vie (la jeune fille, la fille adulte et la vieille fille), un symbole qui, selon moi, est tout à fait valable dans une pratique dévotionnelle, proche ou non, de la Wicca. Dans ma pratique personnelle, elle reste étroitement liée à la nouvelle et la pleine lune.

Dans les mythes et pratiques antiques elle était étroitement liée à Artémis, Séléné  (aspect lunaire reconnaissable !), Déméter et Perséphone, si bien que dans les PGM (Papyrus grecs magiques) l’on retrouve des assemblages de “noms hécatéens” désignant des triptyques Hécate-Artémis-Séléné, mais également d’autres divinités à la fois en Diptyque ou à nouveau en Triptyque, parfois même de pays étrangers comme la mésopotamie ou l’Egypte ! Telles que : Hermès-Hécate (Hermékate); Ereshkigal-Hécate (Mésopotamie) ; Isis-Hécate (Egypte) ou encore en triptyque Hécate-Déméter-Perséphone pour les mystères Eleusiniens. 

Dans la Magie Hécatéenne même, elle demeure bien souvent associée à d’autres divinités ou entités, pas seulement à Sélénée et Artémis. Pour tempérer, ou teinter son action, vraisemblablement, Hécate est désignée comme “Matrice des âmes/du monde”. En tant que Titanide, elle est douée de la puissance à caractère primordiale, qui est une caractéristique des autres Titans, Hécate peut également être vue comme duelle d’un point de vue magique, dénotant un aspect fécond (Matrice) et dynamique/primordial (Titanide), les noms venant se rattacher au sien auraient pour but d’affiner l’énergie évoquée tout en bénéficiant de la grande puissance qui est la sienne, pour les buts du Sorcier.

Pourrais-tu nous dire quels sont pour toi les principaux attributs et symboles d’Hécate ? Pourquoi nos anciens la vénéraient et nous la vénérons aujourd’hui ?

Pour moi, l’aspect Triple de la dame sombre demeure son principal attribut ,à la fois caractéristique de son aspect lunatique et changeant, mais pouvant également se décliner en : 3 têtes (jument, louve et humaine ou autres), domination sur les 3 mondes (ciel, enfer, Terre+mer) , mais également les 3 principes Alchimiques (aspect matrice donc affilié à la matière et sa transformation), les 3 âges de la vie, etc. Globalement son aspect ternaire renvoi tant à son caractère et sa puissance de domination, qu’à son universalité.

La torche et la clé sont pour moi en seconde position, symbole de la connaissance intuitive et initiatique pour la torche aussi bien que manifestation de puissance (Hécate brûle-vif le géant Clytios de ses torches), symbole d’exploration de soi et des mondes cachés/secrets pour la/les clé(s), ils renvoient, pour moi à l’aspect théurgique de la grande déesse, un aspect ô combien oublié et plus secret, à qui l’on préfère la dévotion.

Le crâne et les herbes arrivent en troisième position pour moi, renvoyant à la quasi-totalité des interventions d’Hécate dans les mythes, c’est-à-dire la Nécromancie et la Phytomageïa. Le Crâne assoit un peu plus l’origine Chtonienne de la déesse aussi bien que ses attributions sur le monde des morts, tout en renvoyant la symbolique plus moderne de “vanités” balayées par le destin inéluctable de tout être vivant. Les plantes, et plus spécifiquement les poisons, renvoient à une partie de sa magie ou “voie des poisons”, basée sur l’emploi de philtres à des fins d’envoûtement aussi bien qu’à sa domination du monde végétal (allégorie de domination de la Nature ?).

Si Hécate est aujourd’hui une figure iconique du panthéon hellénique, autrefois elle semblait un peu à part. Zeus la considérait avec grand respect en lui laissant des prérogatives très importantes, ce qui est assez troublant au regard de son côté impérieux. Peux-tu nous éclairer sur le sujet ?

Hécate est indomptable. Pouvait-il seulement faire autrement ? Zeus a tout intérêt à l’avoir de son côté plutôt que contre lui, ainsi à défaut de la dominer comme les autres dieux et entités helléniques, il fait des compromis, cela s’est vu pendant la Gigantomachie et Titanomachie, où en échange de son aide à l’effort de guerre, il la récompense d’une triple domination (ciel; enfers ; Terre + Mer). Dans les mythes elle est décrite comme plus puissante que le seigneur de l’Olympe, mais plus discrète, et LARGEMENT moins volage…

Cela explique vraisemblablement son côté “effacé” de l’histoire de l’Olympe, puisque la majorité des mythes grecs, sont centrés sur les aventures érotiques du dieu à l’aigle. Vue ainsi, elle serait une forme d’allégorie de puissance et de sagesse humble, un peu comme Déméter, qui se mêla aux mortels vêtus de guenilles et autres habits en lambeau, plutôt que dans sa puissance divine apparente. Sa discrétion dans les mythes serait-elle un indice sur “comment doit se comporter son dévot/mage” renvoyant aux “savoir, vouloir, oser, se taire” ?

Hécate est très populaire dans le renouveau de la sorcellerie aujourd’hui. La vision de la déesse défendue sur internet ou dans certains livres te semble-t-elle crédible ? Y a-t-il des considérations qui te semblent peu à propos à son sujet ?

À l’heure actuelle, le “regain” d’intérêt pour l’ésotérisme touche quasiment toutes les disciplines magiques et spirituelles, de la radiesthésie aux magies et philosophies anciennes, dont fait ici partie Hécate. Ce “renouveau” a ses bons et ses moins bons côtés. 

Il est intéressant pour tout un chacun de se replonger dans les sagesses et mythes d’antan, mais trop peu sont préparés à les analyser comme il se doit, à les comprendre et les appréhender. Trop peu ont finalement les “clés” de compréhension ou le potentiel pour partir à leur recherche, voire même la simple “envie” de gratter la surface…j’ai conscience que ce discours peut faire très élitiste, mais cela est dramatique ! Car un intérêt pour une discipline ne suffit pas à pondre un livre sur le sujet ou s’improviser grand prêtre/prêtresse, une intuition ne suffit pas à se relier à une divinité, comme il ne me viendrait pas à l’idée de traiter une maladie du coeur alors que le patient souffre d’une cirrhose du foie parce que j’ai eu “l’intuition” que c'était ce qu’il fallait faire.

Même dans le passé, même dans l’antiquité, les traditions étaient structurées (structures que l’on peut évidemment ADAPTER - et non DÉNATURER - à la vie moderne).

La vision d’Hécate aujourd’hui, est à l’image de la communauté ésotérique actuelle. Cette vision évoluera en même temps que celle-ci évoluera, ni plus, ni moins… De ce fait, non, je suis loin d’être d’accord avec tout ce que je peux lire ou rencontrer sur le net, comme dans les livres, car on y trouve tout simplement de tout, des délires présentés comme des “oeuvres littéraires”. On peut y voir la déesse dépeinte comme une pote, un peu chiante, mais pas trop, débordante d’amour, de pardon et d’allégresse, bisoutant ses dévots et les autres divinités, ou, totalement aux antipodes, une presque reine satanique anachronique, ultra dark, sombre au coeur glaciale, de qui l’on obtient faveur et entente uniquement par l’entremise de pseudos-“pactes”, sang répandu, sacrifices et autres pratiques criminelles.

Pour ma part, tout éclectisme hors de propos (il ne viendrait, je l’espère, à personne l’idée d’associer Hécate dans les cérémonies magiques, avec des Kami du panthéon Shinto, ou encore le “Serpent arc-en-ciel” sud américain !), toute dénaturation volontaire, ou non, tous les délires se déroulant à mille années-lumière de notre bonne vieille terre sont pour moi à proscrire. Privilégier la recherche et la rigueur, le croisement des sources anciennes, et garder à l’esprit que les déductions que l’on fait ne sont pas des sources, et sont susceptible d’être modifiées au fur et à mesure de l’étude.

Est-ce que l’influence du christianisme a impacté la vision que nous avons aujourd’hui d’Hécate, par rapport à celle qu’avaient les grecs dans l’Antiquité ?

Assurément ! L’Eglise et sa campagne de diabolisation des cultes païens ont forcément influencé la vision que nous nous faisons de la déesse, si ce n’est dans le fond, au moins dans la forme, là où les sources antiques telles que les PGM (Papyrus grecs magiques) sont nos seuls moyens d’appréhender la déesse dans toute sa complexité.

Nous avons d’autres patrimoines : celui de la pensée, des traditions orales, du bouche-à-oreille ! Autant de tours de main, de savoirs, de mythes très probablement, qui ont vraisemblablement disparu et que nous ne connaîtront jamais, une des conséquence du bulldozer judéo-chrétien.

L’autre conséquence étant le total changement de vision sous le christianisme : tous les dieux quels qu’ils soient, de tous acabits, deviennent d’odieux démons assoiffés du péché des Hommes, mentant ouvertement devant la face de l’Eternel, détournant ses ouailles de la “Vraie” parole de Dieu... Ainsi, l’on retrouve Hécate, dans les rangs infernaux de la démonologie, les pouvoirs minimisés, dépeinte comme une vulgaire démone responsable des carrefours infernaux (CF Prince de ce monde Nahéma Nepthys et Anubis).

Quels sont les domaines magiques où Hécate te semble particulièrement à propos ? Déesse chtonienne, associée aux spectres, la nécromancie peut-être ? Mais pas que ?

Pour répondre correctement à cette question, je me dois de décrire Hécate au sein de ma pratique et recherche, ainsi voici un extrait de mes fiches personnelles : 

”Déesse de l’abondance, de l’éloquence, de la magie, protectrice des accouchements , déité au triple aspect lunaire (Cosmique, Terrestre et infernal) et de la divination, elle procure sagesse, gloire, victoire, protection, exorcisme et offre aux mortels les bienfaits de la Terre, elle assiste le praticien dans ses travaux magiques. Elle dirige les peuples de la nuit et préside à toutes les Magies, principalement la Nécromancie, elle a sous son commandement les morts en particulier ceux de mort violente et autres créatures de la nuit. Elle est une « matrice des âmes », elle dirige de ce fait les naissances et les décès. Son pouvoir s’étend sur la Terre, la mer, le ciel et les enfers.”

Comme expliqué au-dessus, elle me semble intervenir très justement dans la voie des poisons (envoûtement par philtres), et de manière plus “profane”, les domaines de l’herboristerie et de la phytothérapie, sans oublier les domaines de la Nécromancie de renseignement ou d’envoûtement. 

D’un point de vue magique, elle est très universelle et peut être “employée” (terme trompeur, car elle ne se conjure JAMAIS !) pour la quasi-totalité des domaines, allant des envoûtements de mort à ceux des retours d’affections. 

Mais ce qui est à observer, ce ne sont pas les domaines dans lesquels elle peut être mise à l’oeuvre qui sont intéressants, mais plus la forme de la Magie qui l’emploie… Magie qui est Nécromantique dans la majorité des cas, ou bien manifestant des formes “fusions” de la déesse; ou tout simplement, dans un axe plus moderne, se présentant comme une “magie-religieuse”, les demandes se faisant sous la forme de “prières”, de “demandes solennelles”, jamais d’ordre.

Dans un dérivé de la voie des poisons et l’utilisation des plantes, j’associerais Hécate avec la Spagyrie, voie des quintessences, remèdes hermétiques et élixirs, analogie qui m’est purement personnelle et qui n’a rien de traditionnel à ce que j’ai pu voir.    

Si tu le veux bien, accepterais-tu de nous parler de ta relation avec la déesse Hécate ? Pourquoi t’es-tu intéressé à elle ? Que t’as apporté le travail avec elle ?

J’ai connu Hécate pour la première fois à travers l’oeuvre d’Hésiode (La Théogonie), sans en retirer, je pense, plus de souvenirs marqués que ça. C’est par la suite que j’ai commencé à voir “tout le monde” en parler, à voir toute une “excitation” autour de son culte, je l’ai magiquement découverte ensuite grâce à Athénos et ses articles, ce qui fut un “premier pas”, mais à ce stade, c’était encore de la culture générale. 

J’ai toujours été féru de mythologie gréco-romaine, quand dans mes recherches sur la religion grecque je voyais très souvent revenir le nom de la déesse, tant dans mes documents, que sur les réseaux ou mes conversations avec d’autres, elle semblait Omniprésente, une obsession commençait à prendre le pas sur mes recherches du moment ! Cela a continué jusqu’à ce que je fasse ce “rêve” où je l’ai vu pour la première fois, tentant quelques approches par la suite, j’ai fini par construire mon Hékatéion.

J’aime bosser de manière “originale”, expérimenter les pistes et idées que je pense avoir besoin d’être confirmée pour augmenter ma pratique et créer des liens entre elles par l'empirisme. 

C’est ainsi qu’en lisant un passage sur les “Hygromanteïa” (invocations démoniaques) je tombais sur un passage mentionnant Hécate utilisé dans les rites Salomoniens de Goétie démoniaque, j’ai donc pu exploiter cette possibilité en créant de “toute pièce” un rite, en utilisant plusieurs outils et techniques à la fois modernes (utilisation de couleurs, démon choisi et conjuré selon la démonologie “contemporaine”), et antiques (emploie d’une petite “boule de cristal” pour avoir un indice supplémentaire de confirmation de présence, l’emploi d’une “table de goétie Hécatéene” modernisée, mais très efficace ! 

Élaborée à partir d’un artefact sorcier retrouvé à Pergame), c’est à l’heure actuelle ma “plus grande” expérience avec elle que j’ai pu réaliser, elle fut extrêmement éprouvante, mais très satisfaisante. Elle est une déesse pour qui j’ai énormément d’affection, et avec qui j’aime oeuvrer.

Pourrais-tu décrire le “caractère” que tu perçois de la déesse ?

Hécate est une déesse très exigeante et impitoyable si on ne la respecte pas, ou si on l’offense. J’ai eu des échos de morts d’animaux de compagnies pouvant être imputés à des oublis de dévotions, de fêtes ou à des offenses. C’est une divinité TRÉS loin de la “bonne déesse” toute gentille qui dit oui et Amen à tout. Être un de ses dévots n’implique pas que vous serez à l’abri de sa colère. J’ai pu remarquer aussi au cours de ma pratique un “caractère changeant” sinon nuancé, pouvant être lié probablement à l’aspect lunaire.

Aurais-tu des conseils à donner aux débutants ou moins débutants qui aimeraient travailler avec Hécate ? Une mention spéciale ?

On ne devient pas dévot de la déesse parce qu’on le veut, on est “appelé”, comme pour toutes les divinités en soi. On ne devient pas dévot de la déesse parce qu’on la trouve “trop cool”.

Non, pour découvrir relativement pleinement une divinité, il FAUT l’étudier, voir ce qui peut se faire ailleurs et ce qui se faisait avant, recouper ce que l’on voit ou lit, et ce que l’on peut faire, adapter SANS DÉNATURER, ce qui a besoin de l’être (je me doute que vous n’avez pas envie de sacrifier 100 boeufs à la déesse ? en avez-vous seulement la place !? Posez délicatement cet athamé en plastique... ).

Lisez les mythes, décortiquez-les, étudiez les épithètes, les relations avec les autres divinités, la manière qu’avaient les grecs de la vénérer, les différentes fêtes qui lui sont affiliées, étudier les symboles et attributs, ses directions, croisez les sources !

Bref, dressez un portrait le plus complet possible. Ce portrait sera à la déesse ce qu’est pour vous une carte d’identité. Puis une fois que vous serez préparé, que vous aurez reçu “l’appel” ou la “confirmation” qui peut se produire de manière onirique le plus souvent, lancez-vous prudemment, pas à pas, avec sincérité et de manière consciencieuse. Osez ! N’ayez pas peur de vous tromper tant que vous apprenez de vos erreurs ! (tant que vous ne mettez pas une nappe jaune à pois verts sur l’autel, ou que vous ne considériez pas son autel comme un musée ou votre cuisine, voire….votre chambre, ça devrait aller !) vous pouvez, pour cela tenir un petit carnet daté et détaillé pour vous rappeler et comparer les résultats par la suite.

Pour clore ma partie, j’aimerais dédier ma modeste collaboration à la déesse Hécate, lumière de minuit aux carrefours de mes incantations. À AKI... muse parmi les muses, éternelle inspiration, éternelle fierté, mon éternelle dévotion.

Déesse Hécate

Vision de Melmothia

Bonjour Melmothia, pourrais-tu te présenter en quelques lignes ? Ton parcours, tes pratiques magiques, la tradition dont tu es la plus proche ?

Bonjour et merci pour cette entrevue. Voilà pas mal d’années que je sévis dans l’ésotérisme, j’ai écrit plusieurs ouvrages, le dernier paru étant un livre sur le Baphomet coécrit avec mon époux, j’en ai traduit d’autres et j’ai signé un grand nombre d’articles pour des sites Web comme KAosphOruS, EzoOccult ou Rat Holes. Concernant mes pratiques, elles sont aussi chaotiques et désordonnées que mes intérêts. En vrac, on pourrait citer la voyance, la sorcellerie, le paganisme, le tantrisme, le reiki, etc. Et si je devais élire une tradition, ce serait sans doute la Chaos Magic — sauf que ce n’est pas une tradition, ni un paradigme, plutôt un angle d’approche ou un métaparadigme. Bref, parlons d’Hécate. 

Victor Grouchko : les 3 sites que gèrent Melmothia et son époux sont parmi les plus complets et intéressants du web francophone, je vous conseille vivement de vous y perdre.

Hécate est souvent décrite comme une divinité tricéphale, qui représente pour certains les trois phases de la Lune simultanément (une trinité), tandis que d’autres la considèrent comme associée uniquement à la Lune Noire, aux côtés de Séléné et d’Artémis. Qu’en penses-tu ? Ces visions sont-elles incompatibles ?

L’assimilation entre Hécate et la lune n’est pas consommée avant le 3e siècle et la façon dont elle s’est tricotée fait débat. Certains pensent qu’elle était originellement une déesse lunaire, d’autres que ce rapprochement est tardif, qu’il date de l’époque hellénistique. Sa fonction de guide nocturne, de phosphoros, a pu jouer un rôle, de même que son caractère « triple ». La piste la plus souvent retenue cependant est que son penchant pour les chiens, son goût pour le plein air et son rôle de gardienne des passages lui ont valu un rapprochement avec Artémis / Diane et que, de là, elle s’est retrouvée à faire une carrière de luminaire. 

Quant à son association spécifique à la lune noire, elle est peut-être imputable au fameux deipnon, le souper d’Hécate. Mais, comme tu peux l’imaginer, spéculer à partir d’un corpus à trous sur une culture remontant à plus de vingt siècles est hasardeux. Aux alentours du 4e siècle avant notre ère, les Grecs avaient pris l’habitude de se débarrasser des « souillures » de leur demeure en les déposant aux carrefours, afin de les confier à Hécate. Ce rite de purification se faisait durant les derniers jours du mois, suivant le calendrier attique, autrement dit aux alentours de la nouvelle lune. De la nourriture était aussi déposée, les restes des repas, mais également des œufs et des gâteaux pour apaiser les spectres — ce qui, d’après Aristophane, faisait surtout la joie des mendiants. 

Personnellement, le deipnon me pose problème. L’expression « souper d’Hécate » tend à laisser penser qu’il s’agit d’un rituel d’offrande et c’est ainsi qu’il est souvent abordé de nos jours. Or, il s’agit plutôt de demander à Hécate de « neutraliser » quelque chose de mauvais, dans le sens « s’il te plaît, gentille déesse, débarrasse-moi de ce paquet de crasses ». Dans le même ordre d’idées, il était coutume de sacrifier aux carrefours un chien jouant un rôle de bouc émissaire. Parallèlement, des rituels et des offrandes étaient effectués en son honneur, dans des temples, devant ses statues ou dans les demeures privées. Comme pour tous les dieux, ces rites consistaient en sacrifices, libations, etc. Or, rien n’indique qu’ils étaient réalisés à la lune noire. 

Aujourd’hui, l’assimilation avec la lune étant bien établie, les néo-païens ont tendance à fêter Hécate à la pleine lune, ce qui a l’air de lui convenir — mais la célébrer tous les jours lui conviendrait aussi très certainement. 

Selon toi, quels sont les principaux attributs et symboles d’Hécate ? Pourquoi nos anciens la vénéraient et nous la vénérons aujourd’hui ?

Hécate est absente des écrits d’Homère et apparaît brusquement chez Hésiode qui la présente d’une manière telle que son culte semble déjà bien constitué. Elle fait une entrée d’autant plus remarquée que personne ne sait comment interpréter ce panégyrique. Son origine, son nom, son culte et même ses domaines d’influence sont toujours sujets à débat et tout ça reste très vague, très mystérieux. Chez Hésiode, elle est présentée comme une Titanide puissante et respectée, une déesse bienveillante que rien ne rattache à la lune, encore moins à la magie. Dans les Hymnes homériques, elle guide Déméter à la recherche de sa fille. Elle sera d’ailleurs ultérieurement assimilée à Perséphone, ainsi qu’à Séléné, Artémis et même Iphigénie. Entre temps, elle a également avalé quelques déesses, comme les thessaliennes Enodia et Brimo. Plus tard, on retrouve Hécate en déesse de la magie noire, associée à des entités telles que Lamia, Gorgo ou Mormo. Elle est désormais la maîtresse des sorcières, mère ou tutélaire de Circé et de Médée, elle préside aux cauchemars et aux visions nocturnes. Enfin, son rôle change une nouvelle fois dans l’antiquité tardive, dans les Oracles Chaldéens, elle est présentée comme « l’âme du monde », rien de moins… En fin de compte, on parle d’une divinité dont le culte s’est étalé sur plus d’une dizaine de siècles, dans des régions aussi diverses que l’Attique, la Thrace, l’Asie Mineure, Rome, etc., avec les évolutions, les syncrétismes et les variations culturelles que ces sauts de puce impliquent. Au point que Theodor Kraus voulait distinguer deux Hécate, la déesse respectable du temple de Lagina et l’Hécate populaire, présidant aux sortilèges. 

Heureusement, dans cette pelote emmêlée, on discerne quelques constantes. Hécate est intimement associée aux seuils, aux transitions, aux espaces liminaires. Ses symboles sont les clefs et les torches. Son caractère « triple », qui semble apparaître au 5e siècle, renvoie à ce même rôle de gardienne des carrefours : quoi de mieux pour surveiller les routes que d’avoir trois têtes ? Sa naissance elle-même la situe au carrefour de deux règnes, celui des Titans et celui des Olympiens. C’est son trait le plus stable : Hécate est une divinité qui « marche entre les mondes ». Et madame est une VIP partout. 

Ce statut particulier a pour conséquence que les textes qui nous la présentent laissent le goût étrange d’une déesse changeante, polyvalente et qui semble parfois manquer de spécialisation. En tant que déesse des carrefours, Hécate n’a ni lieu, ni domaine, ni temps qui lui soient propres. Elle a un pouvoir sur tout, mais ne règne en maîtresse absolue sur rien. Et c’est certainement ce qui fait d’elle la déesse de la magie par excellence — marcher entre les mondes, c’est ce que font les sorciers et ce qui permet à la magie d’advenir. 

Quel sens initiatique ou symbolique donnes-tu à l’épisode homérique où Hécate guide Déméter aux Enfers pour sauver sa fille Perséphone des mains d’Hadès ?

Eh bien, comme je le disais plus haut, le trait le plus stable et constant d’Hécate est son ubiquité. De là, elle peut voir ce que personne d’autre n’a vu : l’enlèvement de Perséphone. J’ignore s’il y faut déceler un sens symbolique ou initiatique particulier dans cet épisode. Mais ce coup de pouce lui vaut la sympathie de Déméter et par la suite, Hécate est amenée à jouer un rôle dans les mystères d’Éleusis. Dans tous les cas, il est certain qu’Hécate est le guide idéal si l’on veut aller chercher sa fille aux enfers, visiter le Tartare, sortir d’un labyrinthe ou se lancer dans l’urbex. 

Pourrais-tu nous parler de ta relation avec la déesse Hécate ? Pourquoi t’es-tu intéressée à elle ? 

Comme tout le monde, je suis allée vers Hécate, parce qu’elle avait une sale réputation et présidait à la magie. J’étais persuadée que c’était un choix personnel, effectué plus ou moins au hasard, mais avec le recul, je crois de moins en moins que ce soit le cas. J’étais adolescente dans les années 80-90. C’était l’époque néanderthalienne d’avant internet. Autrement dit, soit tu avais la chance d’habiter dans une grande ville et de rencontrer les bonnes personnes, soit tu étais comme Robinson Crusoé sur son île. Je résidais dans une petite ville où les librairies proposaient essentiellement des ouvrages scolaires. Je n’ai eu accès à aucune source anglophone, ni librairie ésotérique, ni bibliothèque digne de ce nom pendant plusieurs années. Aujourd’hui, je croise des gens qui s’entêtent à répéter que « c’était le bon temps ». J’ai envie de leur casser des parapluies sur la tête. L’avènement d’internet a été comme une pluie miraculeuse en plein désert. Et c’est toujours le cas. Mais cette frustration a aussi été une chance et c’est là que je veux en venir. Concernant Hécate, je n’avais accès qu’à des miettes. Je possédais une poignée de livres sur les mythes et magie chez les Grecs, des ouvrages d’anthropologie ou d’histoire. Dans ma pampa culturelle, j’ai lu Levi, Guaita et Papus. Tu imagines le niveau de misère intellectuelle qu’il faut atteindre pour lire tout Guaita ? Je suis effarée lorsque des débutants se pointent sur des forums et s’entendent conseiller de « lire les classiques », Levi et consorts. Ne faites pas ça ! Vous allez mourir d’ennui avant d’avoir appelé quoi ce que soit ! … Cependant, Papus, dans son Traité de Magie Pratique, propose une invocation à Hécate dont j’utilise toujours le texte accommodé à ma sauce. J’ai pioché des miettes dans les Papyrus Magiques Grecs, j’ai ajouté quelques épices personnelles et tout ça s’est fait, durant assez longtemps, à la va-comme-j’t’invoque, avec cet avantage énorme que je n’avais aucun préjugé sur ce qui pouvait se passer et sur quoi j’allais tomber. Quand tu débutes dans ces domaines, on te conseille généralement de lire beaucoup et de bien réfléchir d’avant d’allumer ton premier bâtonnet d’encens. Mais ce n’est pas la bonne démarche. Rassembler trop d’informations, c’est se condamner à ne plus voir que le filtre. Et il ne faut pas hésiter à utiliser la Gnose Personnelle et Subjective — le GPS. Quand on ne sait pas comment aller d’un point à un autre, le GPS, c’est l’outil parfait. 

Par la suite, une fois qu’on a établi un premier contact et fait quelques expériences, on peut commencer à lire et à étudier. C’est en général là qu’on aperçoit que le GPS nous a conduits les deux pieds dans le chaudron. On réalise que ces gestes, ces symboles, ces paroles qu’on a prononcées spontanément, et parfois en se sentant un peu idiot, ces trucs qu’on a écrits sur un coin de table ou la couleur bizarre de la nappe qu’on a choisie à l’IKEA du coin recoupent étrangement ce qui est pratiqué depuis des siècles par les traditionalistes. Je ne suis pas en train de dénigrer les initiations. C’est formidable si quelqu’un peut t’ouvrir la porte. Mais si quelqu’un est isolé et qu’il désire vivre une véritable expérience avec un dieu, alors il faut lire le strict minimum et sauter à l’eau. Et puis, les dieux n’interagissent jamais de la même façon avec leurs dévots. Or, ce qu’on trouve dans les livres n’est rien d’autre qu’un empilement de techniques et la mise en forme d’expériences subjectives. J’ai eu cette chance avec Hécate de ne pas en savoir trop. Par la suite, j’ai beaucoup lu, mais si j’avais commencé par les livres, je me serais vite égarée et je n’aurais peut-être jamais travaillé avec Hécate. Or, la rencontre s’est faite en toute naïveté. 

Au début, je lui demandais quelque chose et généralement, je l’obtenais. Et comme c’était des désirs idiots, je me suis mordu les doigts à plus d’une reprise — Hécate, ma chérie, ma toute belle, je veux le mec là-bas ! L’abruti-là ? T’es sûre ? … Oui-oui, je veux je veux ! … Et trois mois plus tard : bon, d’accord finalement, c’était pas une bonne idée. J’ai fini par arrêter de me tirer dans le pied. D’ailleurs, au fil des ans, je suis passée du côté de la dévotion, simplement parce qu’il y a peu de choses dont j’ai réellement « besoin ». C’est sans doute dommage parce qu’Hécate aime « jouer », elle aime la magie, de préférence noire. Elle a juste tendance à oublier pourquoi on appelle les humains des « mortels ». 

Au fil des années, elle a pris de plus en plus de place et elle continue. J’avais un projet de tatouage : la déesse Kali en plein dos. Et je ne sais pas trop comment les choses se sont enchaînées, mais très vite je me suis retrouvée avec Hécate tatouée au milieu du dos. Voilà. Je crois que ça résume bien sa personnalité. 

Hécate est très populaire dans le renouveau de la sorcellerie aujourd’hui. La vision de la déesse défendue sur internet ou dans certains livres te semble-t-elle crédible ? Y a-t-il des considérations qui te semblent peu à propos à son sujet ?

Je me méfie énormément du syncrétisme. Il est vrai qu’au fil des siècles, Hécate a été assimilée à d’autres divinités et en a avalé quelques-unes, mais je pense qu’il faut distinguer les rapprochements qui se produisent inévitablement, au fil du temps, lorsque des cultures s’interpénètrent et la bouillie syncrétiste, inaugurée par la Wicca, consistant à ranger toutes les déesses d’un côté et tous les dieux en face, avant de leur faire danser le menuet. Ce dernier type de syncrétisme, à la va-vite et systématique, s’assortit toujours d’un affadissement. Machin qui est Bidule qui est aussi Truc, n’est plus à la fin qu’une allégorie d’un « grand dieu » d’autant plus tiède qu’il est vide. La tendance actuelle mêlant pseudo-féminisme et sorcellerie de bazar creuse encore le problème. Hécate s’est retrouvée enrôlée dans le camp de la « féminité sacrée » par des militants qui n’ont rien d’autre à proposer que de perpétuer les pires stéréotypes misogynes en chantant des hymnes à la gloire de l’utérus. D’un autre côté, les adeptes de la Voie de la Main Gauche la préfèrent en cuissardes et cuir. Mais là aussi, à leur place, je me méfierais un peu. Hécate est assez peu crédible en Grande Déesse Nunuche ou en objet sexuel. Sa seule aventure connue est avec Phorcys dont elle aurait eu Scylla. J’ai peur, messieurs, que vous ne fassiez pas le poids. 

De mon expérience personnelle, elle n’a aucune morale et comprend assez mal la psychologie des habitants de la Terre — ou alors, elle y met beaucoup de mauvaise volonté. J’ai traduit il y a quelques mois un ouvrage sur la Santa Muerte et l’auteur disait quelque chose qui s’applique merveilleusement à cette déesse : elle réalisera vos souhaits, même si ce n’est pas pour votre bien. Hécate est typiquement le genre de divinité qui peut massacrer toute ta famille et puis t’adresser une petite moue ironique : « Eh bien quoi ? Tu as dit que tu voulais de l’argent ». 

Mais finalement, cette évolution est peut-être ce qu’elle désire. Comment le savoir ? Les divinités se modifient au fil du temps, ce qui alimente sans fin les débats sur les « égrégores » et Hécate a déjà de nombreuses facettes. On pourrait se demander qui mène la danse. Conclure que ce sont les sensibilités culturelles peut sembler aller de soi, mais les dieux jouent aisément les marionnettistes avec nous. La meilleure façon de connaître un dieu, ou du moins d’en apercevoir quelques scintillements consiste à l’appeler et voir qui on a en face. Une fois de plus, il ne faut pas lire, il faut plonger. 

Est-ce que l’influence du christianisme a impacté la vision que nous avons aujourd’hui d’Hécate par rapport à celle qu’avaient les Grecs dans l’Antiquité ?

Sans doute que l’accent a davantage été porté sur son côté sombre, mais à l’avènement du christianisme, elle était déjà associée à la magie noire et aux « croquemitaines » du monde grec, donc je ne saurais pas évaluer l’influence de cette religion sur la façon dont elle a été perçue au fil du temps. Quant à la vision que les Grecs de l’antiquité avaient d’Hécate, eh bien quels Grecs ? Et à quelle époque de l’antiquité ? … Tout ce que je peux te dire, c’est que le culte d’Hécate, notamment en Asie Mineure s’est retrouvé durant un temps en concurrence avec le christianisme, avec la conclusion qu’on sait. On lui a démoli ses temples et volé ses dévots. Si tu veux te fâcher avec elle, tu peux lui agiter un crucifix sous le nez — Tu essaies et tu reviens me raconter ?

Quels sont les domaines magiques où Hécate te semble particulièrement à propos ? Déesse chtonienne, associée aux spectres, la nécromancie peut-être ? Mais pas que ?

Il m’est arrivé de demander à Hécate son aide pour interagir avec des défunts. Elle m’a envoyé promener. J’espère pour mes collègues que leurs expériences nécromantiques sous son égide se passent mieux. De mon côté, je ne suis pas certaine qu’elle soit si étroitement liée aux morts qu’on le prétend généralement. Certes, dans les textes antiques, elle est associée aux mânes oubliés, aux morts sans repos qui constituent, entre autres, l’armée de sa « chasse fantôme » et auxquels les Grecs faisaient appel pour la magie, mais c’est surtout parce qu’Hécate règne sur les entre-deux et ces trépassés qui hésitent font donc partie de son domaine d’influence. Par ailleurs, elle a été rapprochée d’Hermès qui a lui-même ses entrées aux enfers. Dans les Hymnes Homériques, elle guide Déméter jusqu’à sa fille. Chez Virgile, la sorcière qui lui offre une visite guidée du sous-sol est une prêtresse d’Hécate. Cependant, ce n’est pas une déesse psychopompe, elle ne conduit pas les morts et ne les fait pas remonter par un ascenseur infernal. Son truc, c’est qu’elle détient les clefs de tous les royaumes. Elle a même celles du Tartare. Hécate peut vous offrir une visite guidée chez Hadès, mais je ne suis pas sûre qu’elle apprécie les diverses déclinaisons du spiritisme. 

Aurais-tu des conseils à donner aux débutants ou moins débutants qui aimeraient travailler avec Hécate ?

La plupart des dévots d’Hécate te diront qu’elle est jalouse, possessive et exigeante. Elle tolère mal la proximité des autres divinités. Si tu ne veux pas la voir en colère, il lui faut un autel à part, loin des autres cultes. 

Je ne vais pas me lancer dans une longue liste de correspondances, parce qu’en réalité, Hécate n’est pas très regardante en matière d’offrandes — du moment qu’on lui donne quelque chose et qu’on lui rend hommage, elle est satisfaite —, mais elle aime particulièrement les bijoux et tout ce qui est classiquement offert aux dieux grecs : le vin miellé, le lait, l’hydromel, l’encens d’armoise et de pin… D’une certaine façon, les divinités sont assez conservatrices, elles aiment être honorées de la façon dont elles l’ont toujours été. C’est un peu comme les chocolats à Noël, ça fait toujours plaisir. 

Elle aime beaucoup qu’on chante pour elle, ce qui est une catastrophe avec ma voix de vieille fumeuse qui braille comme une casserole, mais ça lui plaît. J’imagine qu’elle devait être honorée par des chants, dans l’antiquité. 

Enfin, elle adore le sang. Je ne conseille à personne de s’entailler durant un rituel. C’est la meilleure manière d’être infesté ou de se retrouver avec des locataires indésirables dans le salon. Bien sûr, quand j’étais adolescente, j’ignorais ce détail. Aujourd’hui, c’est la seule divinité à laquelle j’offre encore (parfois) mon sang. Et ça fait rire mes amis, mais j’ai un paquet d’anecdotes à ce sujet. Elle n’en réclame pas souvent, mais si je refuse, il m’arrive de petits incidents durant le rite, par exemple je m’entaille par mégarde avec un objet improbable comme une bougie ou un feutre. Lorsque j’ai récupéré la statuette qui orne actuellement mon autel, j’ai dû réfléchir à la façon dont j’allais la consacrer. Par principe, j’avais décidé que non, je ne mettrais pas mon sang. J’étais en train de faire du pain et j’essayais de composer un rituel dans ma tête, tout en me battant contre un sachet de levure qui refusait de s’ouvrir. J’ai donc pris un couteau… L’instant d’après, j’ai lâché ma cuisine et j’ai fait ma consécration. Je m’étais, bien entendu, planté le couteau dans la main et j’ai saigné suffisamment pour recouvrir entièrement la statuette. On peut considérer que c’est un pur hasard, mais c’est un pur hasard qui a tendance au comique de répétition. 

Je pense avoir donné déjà quelques avertissements plus hauts, donc en guise de conclusion, je me contenterai de rappeler ce que disait Grant Morrisson : la plupart des gens s’inquiètent de l’existence ou non de la magie, mais ce n’est pas le vrai problème, ce qui doit vraiment vous inquiéter avec la magie, c’est qu’elle marche.

Merci à tous les invités pour avoir répondu à mon interview !

Un livre en français sur Hécate

Une traduction d'un livre en anglais que j'ai trouvé intéressant.

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Crédit photo 1 : Carolina Mylius
Crédit photo 2 : Daniel Corcuera
Crédit photo 3 : Aepril Schaile
Crédit photo bandeau illustration : auteur inconnu

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L'auteur

Je suis occultiste et blogueur, passionné par l'ésotérisme depuis plus de 10 ans. Mes articles sont basés principalement sur des sources traditionnelles d'auteurs classiques et reconnus de l'ésotérisme occidental. Mes pratiques magiques tournent autour des rituels avec les sphères planétaires, de l'écriture magique et de la création d'entités.

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